Jeanne
Biographies de Jeanne Cherhal
Jeanne vue par Olivier Nuc - L'eau
Vous tenez entre les mains le troisième album de Jeanne Cherhal. Il contient 13 nouvelles chansons, dure 45 minutes et 20 secondes. Voilà pour les considérations techniques. Il faudra se plonger un peu plus avant dans le disque afin d’en saisir toute la singularité. Cela tombe bien : il s’intitule L’eau. « L’envie de départ, c’était de faire un disque organique. » confirme Jeanne. Les plus distraits ont rangé l’auteure-compositrice-interprète - révélation de l’année aux Victoires de la musique 2005 - dans la case « trentenaires racontant le quotidien des gens de sa génération. » Or, Jeanne n’a pas encore trente ans. Et l’Eau confirme aujourd’hui qu’elle ne se laissera pas de sitôt enfermer dans cette catégorie. Sans jamais renier Douze fois par an, son album précédent, la chanteuse affirme aujourd’hui une personnalité bien plus affirmée. « Je me sens très différente d’il y a trois ans. J’en ai appris pas mal, je suis devenue plus exigeante. Sur ce disque, j’ai voulu mettre mon grain de sel partout. Je n’ai pas pu m’empêcher de vouloir que tout soit comme je le sentais. »
Jeanne Cherhal a mis à profit une année de liberté pour aborder aussi posément que possible la confection de L’Eau. « C’était la première fois que je faisais une vraie pause. J’ai commencé les concerts à l’âge de 20 ans et ne me suis arrêtée qu’en août 2005. Avoir fait 200 concerts avec des musiciens a changé mon rapport à la musique. Cela m’a donné envie de penser plus en tant que musicienne, plus seulement en parolière qui fait des mélodies et s’accompagne au piano. C’est pour ça que j’ai tenu à faire des maquettes. » Jeanne s’est enfermée dans son appartement parisien pour dompter un logiciel de musique lui permettant de concevoir des ébauches de ses nouvelles chansons. « J’ai passé un peu plus d’un an à préparer des maquettes toute seule. Ainsi, je voyais la couleur que je voulais donner à chacune des chansons avant même d’aborder le travail en studio. » Au moment d’enregistrer, elle a la riche idée de confier à Albin de la Simone, accompagnateur très demandé et artiste original, la lourde tâche de réalisateur. « J’avais envie de travailler avec lui depuis que je le connais. Il est très talentueux et en plus il comprend bien ma musique. Il s’est beaucoup investi dans le projet. » Ils assemblent un groupe de musiciens : François Lasserre (guitare) et Philippe Entressangle (batterie), accompagnateurs d’Albin rejoignent Eric Löhrer, fidèle guitariste de la chanteuse, ainsi que le Britannique Simon Edwards (Talk Talk, Beth Gibbons, Bashung). L’ingénieur du son Jean-Baptiste Brunhes complète l’équipe. « Un garçon enthousiaste et extrêmement doué » témoigne Jeanne. Ce petit comité s’isole au Studio Vega, à Carpentras, à l’écart des pressions parisiennes. « Ca me séduisait beaucoup que ce soit loin de Paris, que personne ne puisse passer. On est sortis du studio uniquement pour aller voir finale de la coupe du monde dans un petit village à côté. »
La véritable découverte sur L’Eau, c’est la voix de Jeanne Cherhal. Ou plutôt ses voix. Pour la première fois, la chanteuse harmonise, s’amuse à superposer parties de chants, chœurs et contrechants avec une virtuosité et une inventivité époustouflantes. La seconde, c’est l’espace laissé au sein de chacune des compositions, qui s’alanguissent dans des climats à la fluidité impressionnante. « Aujourd’hui, je n’ai pas peur des silences. Je suis devenue une musicienne qui écrit des textes. » Pianiste de formation, Jeanne s’est même autorisée à jouer pour la première fois de la guitare sur Voilà. « J’étais partie m’isoler une semaine à Annecy avec un clavier et un ordinateur pour écrire. Rien n’en est sorti. Quelques jours plus tard, j’ai composé Voilà sur une vieille guitare pourrie.» « Ca y est c’est décidé / Je vais tout décider / Sans me faire envahir / Sans me faire emmerder » chante-t-elle sur ce titre aux allures de déclaration d’intention. Partout ailleurs, Jeanne adopte une écriture volontiers elliptique, qui fait la part belle à l’interprétation individuelle. « Je me suis moins attachée à des choses anecdotiques, à raconter des choses du quotidien. » explique-t-elle. Un texte comme celui de Merci témoigne de cette nouvelle manière. « Je l’ai conçu comme un petit film. Je n’aurais jamais osé écrire un texte aussi abstrait il y a deux ou trois ans. » Et lorsqu’elle aborde un thème aussi précis que l’excision sur On dirait que c’est normal, c’est avec délicatesse et pudeur. « La première mouture de ce texte était beaucoup plus violente. » confirme-t-elle. Beaucoup entendront sans doute dans Une tonne une chanson empathique sur l’obésité, mais il ne s’agit bien sûr pas de cela. « C’est le premier texte que j’ai écrit pour cet album. Ce n’est évidemment pas de poids physique que je parle. » La chanson bénéficie d’un arrangement de cuivres signé Fred Pallem, du Sacre du tympan.
« C’est le disque que je voulais faire. Ce que j’avais dans la tête s’est réalisé. Il me ressemble. » avoue Jeanne Cherhal. Avant de l’enregistrer, elle a multiplié les expériences artistiques. « J’ai passé une année assez angoissée. Après avoir tourné pendant deux ans, il fallait que je fasse des choses. Je ne pouvais pas rester une année entière sans aucun impératif ni contrainte. » On l’a retrouvée à l’affiche des Monologues du vagin, tous les soirs pendant trois mois à la fin 2005. « J’avais vu la pièce à Avignon, ça m’avait bouleversé. La metteur en scène m’a appelée en pensant que ça pouvait m’intéresser. » Elle a également monté le duo de reprises Red Legs avec JP Nataf. « Un grand bonheur. On se comporte comme des débutants : on fait des premières parties, on joue dans les bars… J’adore garder un pied dans ce truc là. » Elle a aussi, pour la première fois, offert un titre à un de ses artistes de référence, Jean Guidoni. « C’était stimulant d’écrire pour un mec qui a eu une carrière pareille. Ecrire pour d’autres, c’est quelque chose que j’ai envie de refaire. » Enfin, on va la découvrir bientôt au casting du Soldat Rose, un conte pour enfants composé par Louis Chedid, dans le rôle d’une petite poupée.
Pour l’heure, Jeanne Cherhal se déclare « heureuse » d’avoir fait cet album. Elle prépare actuellement une tournée qui la verra défendre ce nouveau recueil de chansons dont on n’a pas fini d’explorer les ressources.
Olivier Nuc
Jeanne vue par Christophe Conte - Douze fois par an
Ses chansonnettes euphorisantes et son tempérament en ébullition font de Jeanne Cherhal une fille canon. Entendez par là qu'elle fait parler la poudre, et pas la poudre aux yeux. Cette jeune suffragette de 25 ans, qui aura passé ce premier quart de siècle au bon air de la campagne nantaise avant de s'installer à Paris, qui se rêvait danseuse classique et s'épanouit en chanteuse inclassable, n'est pas tout à fait une inconnue. Sur ses agendas des deux dernières années, chaque jour ou presque comporte le nom d'une ville ou d'un patelin qu'elle a écumés, seule avec son piano, et tous ceux qui l'ont déjà croisée (notamment en première partie de Moustaki, Higelin ou Fersen, ou en double affiche avec Vincent Delerm) savent à quoi s'en tenir. De ce marathon, souvent remémoré par les témoins comme l'un des rares passages d'une tornade (avec des nattes, qui plus est) dans la quiétude veloutée des régions françaises, il reste un premier album live dont l'insatisfaite préfère escamoter le souvenir. Le vrai départ a donc lieu aujourd'hui, avec cette collection de douze chansons inaugurales en studio où elle pose enfin son style, prend le temps de délier tous les ressorts parfois sacrément tordus de son imagination fertile. Une rencontre - Tôt ou tardivement arrangée - avec le virtuose et créatif Vincent Segal aura permis de décanter une situation qui menaçait d'exploser pour cause de pressions et compressions excessives. Livrée auparavant à elle-même, Jeanne cherchait à tout prix à combler tout l'espace : son piano, elle en jouait à grand galop, dévalant les touches quatre à quatre, tandis qu'elle chantait à pleine gorge, menaçant de trébucher à chaque mesure, emplafonnant les refrains dans les couplets, les couplets dans les ponts, les ponts déchaussés. Elle attendait, faute d'autre chose, un ingénieur qui redimensionne tout ce bazar, elle a trouvé beaucoup mieux : un ingénieux du son, un régulateur d'atmosphère, un aiguilleur d'essentiel. Comme Jeanne, Vincent Segal est membre actif de l'amicale des instruments encombrants. Son violoncelle, il l'a trimballé partout comme une ombre (chez M, notamment) avant de l'exposer à la lumière, en qualité de moitié « cello » du duo Bumcello, ou sur un remarquable album solo ludique et érudit (T-Bone Guarnerius). Jeanne, elle, parle de son premier piano comme d'un meuble, déménagé de chez un cousin qui cherchait à faire de la place. Un meuble, difficile à transporter mais pratique pour y ranger ses premiers secrets, fantasmes, petits mensonges et grandes vérités et voir si à la longue, tout ça ne finirait pas par faire des chansons.
Vincent et Jeanne étaient donc faits pour se rencontrer, la tempérance de l'un promettant de s'acclimater à la turbulence de l'autre, et vice versa. Segal, homme de goût, a convié pour l'occasion quelques-uns de ses amis musiciens aux idées longues mais aux gestes économes : la guitare alanguie de Eric Lohrer, la batterie tamisée de Jeff Boudreaux, la trompette délicatement phosphorescente d'Ibrahim Maalouf, presque rien d'autre pour accompagner l'élégant ballet du violoncelle et du piano qui mène ici la danse. La double nationalité militante, jazz et pop, de Segal - ce fils caché de Charlie Mingus et d'Eleanor Rigby -aura contribué à dessiner une frontière originale à leur territoire commun. Il règne d'ailleurs sous cette bulle comme un microclimat radieux, pétulant, brièvement assombri par le blues (Sad love song), mais les airs insouciants qui s'y fredonnent de bon cour possèdent toujours leur petit contrechamp acide. Voire quelques accents graves (Les chiens de faïence) en regard aux fous-rires aigus (Rural). C'est, au hasard, l'unique fois qu'on entendra une diplômée en philo narrer au moyen d'un vocabulaire particulièrement olfactif un débouchage de WC homérique (La Station). Tout cela, bien sûr, est à mettre au crédit de Jeanne Cherhal, dont les talents de croqueuse de portraits sont désormais parfaitement assis, à califourchon sur une langue française fleurie, poivrée et bien pendue. Cette écriture, plus féminine que féministe, apparaît volontiers comme une mise en musique et en situation des dossiers « psycho » pour magazines du même genre : on y épingle les filles qui en pincent pour un homme marié (Un couple normal), ou au contraire celles qui s'apprêtent à passer l'alliance (Les photos de mariage), celles qui rêvassent sur les beaux mecs croisés dans la rue (Parfait inconnu), et même celles qui se tordent de douleur, Douze fois par an.
Mais si Jeanne parle sans détour des règles, ses chansons, elles, se gardent bien d'en observer. Tour à tour elles virevoltent, s'apaisent, s'emballent, cabriolent et, miracle de la gravitation, retombent toujours sur leurs pattes. Elles sont comme des instantanés qui éclatent à la lumière, tantôt en Super 8 avec du grain (de folie), tantôt façon Grand 8 lancé à plein régime, zigzaguant entre les clichés et les sous-entendus grinçants. Partant du même sujet, Douze fois par an aurait pu s'intituler Douze chansons pendant le déluge, en clin d'oeil appuyé à Brigitte Fontaine et Jacques Higelin dont Jeanne admire depuis toujours la fantaisie libertaire. Au lieu de ça, et mieux encore, c'est Higelin en personne qui vient lui donner la réplique dans les dernières coudées de Je voudrais dormir, l'ultime chanson de cet album tellement excitant qu'il pourrait effectivement rendre insomniaque.
Christophe Conte